Une industrie de l'Avallonnais : le ciment de Vassy

(article extrait du Bulletin de la Société d'Etudes d'Avallon - année 1907)

 

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Dans sa séance du 14 février dernier, la Société d'Etudes d'Avallon, à la suite d'un voeu exprimé par son nouveau président, M Goussard, a élaboré un programme complet de travaux. Parmi les commissions nommées à cette occasion, l'une d'elles, composée de MM Judicier, Gaulon et Prévost, a été chargée de faire des recherches sur les industries intéressant la région d'Avallon et, en particulier, sur celle du ciment de Vassy.

Comme fabricant de ciment, j'étais tout naturellement désigné pour être le rapporteur de cette commission ; je suis très heureux de cette circonstance qui me permet de rendre un sincère hommage à ceux qui m'ont précédé dans la carrière et dont les noms, biens connus dans l'Avallonnais, sont étroitement liés aux origines et au développement de l'industrie du ciment.

Je me contenterai, dans la note qui va suivre, de faire l'historique du ciment de Vassy, renvoyant ceux que la technique et l'emploi du ciment intéressent, au volume que j'ai publié à ce sujet en 1906, pour la Société des Ciments de Vassy, et dont un exemplaire est déposé aux archives de la Société d'Etudes.

La découverte du ciment de Vassy est due à M Honoré Gariel, né à Avallon en 1802, qui, avant 1830, était notaire à Avallon [actuellement étude Gonneau]. Pendant les loisirs que lui laissaient sa charge, M Gariel aimait à s'occuper de géologie et les anciens se rappellent encore ce chercheur grand et sec, qui passait pour un original, et que l'on voyait souvent revenir de ses excursions les poches bourrées de cailloux.

Son attention avait été attirée par des calcaires bleuâtres qu'on trouvait en abondance sur le territoire de Vassy, dans les déblais d'un puits très profond creusé en 1828 à l'endroit même où se trouve l'ancienne école des soeurs. Ce puits avait été fait par une société recherchant du schiste, qu'on pensait pouvoir exploiter à Vassy comme à Autun. Ces recherches de schiste furent infructueuses et complètement abandonnées à la suite d'un éboulement qui causa la mort de plusieurs ouvriers.

M Gariel ayant ramassé quelques échantillons des roches extraites, les exposa longtemps à l'action d'un feu ardent, dans le but de connaître leur teneur en schiste ; le résultat fut médiocre ; le schiste existait, mais en quantité insignifiante ; les échantillons furent donc laissés de côté.

Quelques jours après, M Gariel constata que les pierres cuites ayant servi à ses essais avaient fusé et s'étaient réduites en poudre. L'idée lui vint alors de chercher si, employée comme de la chaux, cette poudre donnerait un résultat analogue ; grand fut son étonnement, quand, après gâchage, il constata que son mortier faisait prise en quelques minutes et donnait un résultat bien supérieur à celui obtenu avec les meilleures chaux.

L'expérience fut renouvelée plusieurs fois, toujours avec le même succès ; le produit faisait prise non seulement à l'air, mais aussi sous l'eau et acquérait en peu de temps une dureté considérable. Bref, le ciment de Vassy était inventé.

Tout entier à sa découverte, M Honoré Gariel chercha à en tirer parti. Après avoir vendu sa charge, il vint s'installer à Vassy en 1830 ; une première carrière à ciment fut ouverte près de l'ancien puits à schiste ; le calcaire fut confié, pour la cuisson, à un plâtrier du pays, nommé Thomas, qui, suivant le mode employé à cette époque, faisait cuire lui-même son plâtre, qu'il recevait en pierres. Cette cuisson du ciment s'opérait tant bien que mal, dans un four en terre ; le broyage était fait ensuite sur une plateforme en pierre, avec une demi-meule, que l'on animait d'un mouvement de va et vient à l'aide d'un balancier.

Le ciment ainsi réduit en poudre était tamisée à la main et mis en sac de 50 litres.

Avec des procédés si primitifs, le rendement ne pouvait être bien considérable ; aussi le ciment se vendait-il 8 à 10 francs le sac. (Le prix actuel du sac est de 1 fr. 50 environ)

Pendant deux ans, les essais de fabrication et de vente furent continués et toujours avec succès. C'est alors (en 1832) que M Honoré Gariel, désireux d'installer une véritable usine à ciment, s'associa avec son frère, M Hyppolite Gariel, marchand d'étoffes à Avallon, et avec M Garnier, ancien secrétaire de la sous-préfecture d'Avallon.

Grâce à ce renfort d'organisateurs et de capitaux, une énergique impulsion fut donnée à l'affaire ; deux fours furent construits près de la carrière et l'on monta à proximité plusieurs broyeurs actionnés par des chevaux. Ces broyeurs étaient du type communément employé à cette époque pour la fabrication de l'huile et dont on retrouve encore quelques spécimens dans les environs d'Avallon.

Dès l'année suivante (1833), l'installation devenait insuffisante et l'on construisait, à côté du premier bâtiment, la grande voûte qui existe encore aujourd'hui ; les anciens broyeurs y furent établis, leur nombre fut augmenté ainsi que celui des fours, et dès lors commença pour le ciment de Vassy l'ère de prospérité.

Pour arriver aussi rapidement à un pareil résultat, MM Gariel et Garnier n'avaient reculé devant aucun sacrifice. Ils faisaient expérimenter leur produit par tous les entrepreneurs de la région et le soumettaient eux-mêmes à des essais nombreux et parfois très audacieux.

Nous avons retrouvé le procès verbal d'épreuve d'une voûte mince en briques et mortier de ciment qu'il est intéressant de rappeler car cet essai fut le point de départ d'une véritable révolution dans l'art de la construction des voûtes.

Cette expérience fut faite en juin 1834, à l'usine de Vassy, par M. Henriot, élève ingénieur des Ponts et Chaussées, à Avallon.

Il s'agissait de se rendre compte de la charge que pouvait supporter une voûte de 12 centimètres d'épaisseur, ayant la forme d'un arc de cercle de 9 mètres de corde et 1m87 de flèche. Cette voûte, mesurant 2 mètres de largeur, était faite avec deux rangs de briques reliés et enduites au mortier de ciments de Vassy.

Six mois après sa confection, la voûte fut chargée progressivement de sable et de moellons ; bientôt la charge atteignit 54,530 kilos (soit 3,029 kilos par mètres carrés), sans qu'il se produisit la moindre fissure. Il eût été intéressant de pousser l'expérience jusqu'à la rupture, mais elle ne pût être continuée, faute de place pour mettre les matériaux, et comme on attendait après la chute de la voûte pour achever des constructions que sa présence entravait, il fallut, pour en finir, affaiblir graduellement l'un des murs d'appui qui la soutenait ; ce mur n'étant plus assez fort, pour résister à la poussée, fut déversé, et toute la voûte s'écroula en une seule masse.

M. Henriot termine son rapport en manifestant son admiration pour les résultats de cette épreuve commencée, dit-il, avec le sentiment de défiance tel que les ouvriers n'avaient jamais osé passer, après le décintrement, sur cette construction si frêle en apparence.

Cette expérience publique fit alors une grande impression non seulement dans la bourgade de Vassy, mais surtout dans le monde des ingénieurs.

Le ciment de Vassy arrivait à point nommé. On ne connaissait guère, à cette époque, pour la confection des mortiers, que la chaux grasse, avec laquelle il fallait donner aux murs, et surtout aux voûtes, une épaisseur considérable pour obtenir de la solidité. Un produit régulier et fournissant des mortiers d'une résistance inconnue jusqu'alors ne pouvait donc qu'être bien accueilli par les spécialistes dans l'art de construire.

Séduits par les résultats obtenus, plusieurs ingénieurs, et non des moindres, encouragèrent cette industrie nouvelle et aidèrent considérablement à propager le ciment de Vassy dans les grands travaux.

Parmi eux, nous devons citer M. Belgrand, alors jeune ingénieur des Ponts et Chaussées à Avallon, qui devint par la suite, directeur des travaux de Paris. Sous ses ordres furent faits dans notre région les premiers ouvrages sérieux en ciment de Vassy.

Le plus ancien en date fut la restauration du pont de Pontaubert. Ce pont construit en pierre gelives menaçait ruine : M. Belgrand fit dégrader au pic les parties attaquées par la gelée et en ordonna la réfection avec un rocaillage en ciment. Cet ouvrage, qui en principe devait être démoli, pût être conservé gràce à cette réparation peu coûteuse. Le pont de Pontaubert est encore debout, attestant, après soixante quinze ans, la bonne qualité du ciment employé.

D'autres travaux exécutés à cette époque par M. Belgrand sont aujourd'hui dans un parfait état de conservation : tels sont le pont de Saint-Père, le pont de Blannay, la passerelle sur le Cousin, servant à supporter le syphon qui amène les eaux à Avallon, etc. Cette passerelle, surbaissée au delà de tout ce qu'on pouvait imaginer à cette époque a 31 mètres d'ouverture et 2m99 de flèche ; elle fut critiquée comme trop audacieuse par plusieurs ingénieurs. Le temps a fait justice de ces critiques.

En 1834, M Honoré Gariel, à qui revenait l'honneur de la découverte du ciment de Vassy, quittait la société, un peu contre son gré, parait-il, et venait vivre à Avallon en ne conservant de l'affaire qu'une faible part dans les bénéfices. Il mourut à Avallon en 1859, à la suite d'un accident.

Pendant les années qui suivirent, le nom du ciment de Vassy alla sans cesse grandissant. MM Hippolyte Gariel et Garnier, pour mieux faire connaître leurs produits, montèrent à Paris une maison de travaux qui commença à fonctionner en 1835. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées n'hésitèrent pas à leur confier les travaux les plus importants : de cette période date la construction et la réparation de presque tous les ponts de Paris (pont de l'Alma, pont Royal, pont des Invalides, pont d'Austerlitz, etc).

Les services de la navigation, de l'assainissement et de l'adduction des eaux de Paris, ont, grâce au ciment de Vassy, sous la direction d'habiles ingénieurs, reçu des améliorations considérables ; parmi les ouvrages les plus marquants, nous citeront : la construction d'une partie des égouts de Paris, les conduites d'amenée des eaux de la Vanne, celle de la d'Huis, etc ...

Tous ces travaux, exécutés en grande partie par la maison Gariel, nécessitaient un matériel énorme et une quantité considérable d'ouvriers.

Il y en eut jusqu'à mille sur la place de Paris et au moins autant pour les travaux en province. Tous ces hommes, venus pour la plupart de la Marche et du Limousin, étaient dressés par des chefs de chantiers habiles et n'employaient eux-mêmes le ciment qu'après un apprentissage sérieux. De là sortit une pléiade de bons cimentiers qui, les travaux terminés, s'installèrent de tous côtés et firent connaître le ciment de Vassy dans la France entière.

Pendant cette période, la fabrication allait toujours en augmentant ; il fallut doubler, puis tripler le nombre de fours. En 1840, quinze broyeurs, actionnés nuit et jour par des chevaux que l'on échangeait toutes les deux heures, étaient à peine suffisants pour la production. En 1855, une machine à vapeur remplaça les chevaux pour la fabrication ; cette machine, d'une force de 120 chevaux environ, sortie des ateliers de la maison Farcot, avait figuré à l'Exposition Universelle. Ce fut, parait-il, la première machine à vapeur employée pour l'industrie dans le département de l'Yonne.

MM Gariel et Garnier, débordés de travail, surent s'adjoindre d'utiles auxiliaires. En 1834, M Ferdinand Garnuchot, venu de Montréal, entrait dans l'usine où il se fit remarquer par son intelligence et bientôt on lui laissait la direction de la fabrication. En 1840, son frère, M Charles Garnuchot, était appelé aux travaux de Paris et devenait le bras droit de M Gariel, dont il épousait la fille en 1845.

C'est sous les ordres de ce dernier que se firent la plupart des travaux d'égouts et de fortifications de Paris.

En 1857, M Garnier se retira des affaires ; sa carrière avait été brillante et féconde en résultats. Entouré d'une légitime considération, il était fort apprécié dans le monde des ingénieurs pour son expérience des travaux. Sous le règne de Louis Philippe, élu député d'Avallon, il tint à la Chambre un rang très honorable. Sa fortune considérable et les honneurs dont il était comblé ne lui faisait pas oublier son humble origine. Ancien berger à Marmeaux, il se mêlait souvent à ses ouvriers, s'intéressait à eux et à leur famille ; il savait distinguer ceux qui avaient de la conduite et de l'intelligence pour les pousser et les établir d'une façon convenable.

C'est sur son initiative que fut construite l'église de Vassy ; il avait projeté pour ce petit pays tout un plan d'embellissement dont son départ prématuré empêcha malheureusement l'exécution. Retiré à Marmeaux, son pays d'origine, il y mourut en 1880, laissant le souvenir d'une bonté inaltérable et d'une charité sans bornes.

Après la retraite de M Garnier, la maison continua à fonctionner sous la direction de MM Hippolyte Gariel et de MM Garnuchot frères, qui étaient devenus associés. En 1859, M Gariel mourait.

Son fils, M Ernest Gariel, lui succéda pour s'occuper spécialement des travaux de province ; pendant ce temps, M Charles Garnuchot s'occupait de la maison de Paris et M Ferdinand l'usine de Vassy.

Vers cette époque, différentes usines se fondèrent dans la région de Vassy pour exploiter le même gisement qui avait fait la fortune de la maison Gariel.

Il nous faut citer :

La maison Prévost, fondée en 1855 par M Zagorowski. Jusqu'en 1871, le ciment livré par cette maison était fabriqué à Auxerre avec des calcaires amenés de Vassy ; l'usine qui se trouve actuellement près de la gare de Vassy ne fut installé par M Prevost qu'en 1871, date de la construction du chemin de fer de Cravant aux Laumes.

La maison Faure, à Saint Jean Thizy, près Montréal, fondée en 1856.

La maison Millot et Cie, fondée en 1858, qui possède deux usines, l'une à Sainte Colombe, et l'autre à Marzy, près de l'Isle sur Serein.

A Chouard-Angely, près de l'Isle sur Serein, fut établie, en 1859, l'usine Rotton, dirigée aujourd'hui par M Joudrier. Non loin de là, à Courterolles, la Société des Plâtrières de Paris possède une usine fondée en 1860 par M Lombardot.

Enfin, plus récemment, à Provency, deux nouvelles usines furent installées : celle de M Bourgault, construite en 1875 et celle de M Dumarcet en 1885.

Après avoir contribué séparément au développement rapide de l'industrie du ciment de Vassy, soit par la diffusion de ce produit dans le commerce, soit par son emploi dans les grands travaux, ces usines ont fusionné en 1904 et ont confié la vente de leurs produits à la Société anonyme des Ciments de Vassy, dont le siège social est à Paris.

Cette Société continue à maintenir le bon renom du ciment de Vassy, dont la vente annuelle dépasse cinquante millions de kilogrammes.

L'usine Gariel, autrefois si florissante, n'existe plus qu'à l'état de souvenir ; éloignée des carrières et mal placée au point de vue des transports, elle fut abandonnée en 1885 par M Adrien Dumarcet, l'un des successeurs de M Gariel, qui s'installa à Provency dans des conditions économiques plus avantageuses.

Cette usine est aujourd'hui convertie en ferme ; les fours ont été comblés et les vastes voûtes qui abritaient les ateliers de broyage sont devenus des bergeries ou des magasins à fourrage.

Dans ces derniers temps, la haute cheminée occupant le milieu de la cour rappelait seule l'ancienne destination industrielle de ce vaste immeuble. Depuis deux ans, elle est tombée sous le pic des démolisseurs.

Les générations qui nous suivront rechercheront sans doute avec intérêt les causes de ces vallonnements que l'on trouve partout autour de Vassy, sur l'emplacement des anciennes carrières à ciment, et l'origine des constructions, bizarres pour eux, qui pourront encore subsister. Le nom même des Gariel, dont les descendants n'habitent plus le pays, sera peut-être oublié.

Il appartient à la Société d'Etudes de conserver la mémoire de ceux qui ont illustré l'Avallonnais ; une commission a même été nommée dans ce but et son intention est d'apposer des plaques commémoratives rappelant le nom et l'œuvre des hommes qu'elle juge digne de cet honneur.

Nous proposons qu'une de ces plaques soit consacrée à M Honoré Gariel. Notre Société fera œuvre de justice en rendant cet hommage public à un enfant d'Avallon dont le nom est intimement lié à une œuvre industrielle considérable qui fut pour notre pays une source de richesse et de renommée.

 

J. PRÉVOST.

 

Avallon, 25 mars 1907.